Sunday, July 12, 2009

Faim


Tête lourde, yeux rouges et hypersensibilité sensorielle, les symptômes sont classiques. Le corps semble une enveloppe que l'on ôte, ultime lien avec la réalité. En face, le soleil ruissèle sur les cheminées, à l'heure où le crépuscule résonne avec l'extinction de ma conscience. Je ne suis que perception.

En parallèle croît une faim sans compromis, obnubilante, qui capte chaque faisceau de mon esprit. En écho, une violence sourde en devient l'adjuvant afin de servir ce qui semble une nécessité vitale. Sans attendre, de la même manière que je broierai mon poing contre un mur, j'inflige à mon estomac la charge d'un repas gargantuesque, en prenant soin de consommer de fastes mets. De la première à la dernière bouchée, j'éprouve les déchirements d'un corps que je n'aime pas, comme si je saupoudrais de sable une mécanique à achever. La souffrance dessine une aura autour de moi, alors que je poursuis ma mutation en fosse à nourriture. Rien n'a d'importance que de me maltraiter, les couteaux ont des reflets tentants. Manger se révèle destructeur, je m'éclabousse de répulsion, du genre de celle que d'autres ont pour moi.

Un fois rasséréné, le trop-plein laisse la place à la vacuité. Je me sens sale, souillé par ce que je viens de faire. J'ai atteint un tel niveau de gavage que mon corps refuse cette intrusion et entreprend de rejeter ce qui l'étouffe. Une partie de la nuit sera consacrée à lutter contre l'envie de vomir, augmentant le dégoût de soi. Rien n'est plus avilisssant en effet que de se retrouver, en pleine nuit, autour de la porcelaine de ses sanitaires à régurgiter.

Il y a dans ce gouffre l'expression d'une peur de basculer dans un certain vagabondage, retrouvailles de mon errance physique et intellectuelles. A des périodes de ma vie, j'ai craint de voir ma santé mentale marginale me conduire aux portes de la clochardisation. C'est une faille qui donne une lumière autre sur ces comportements. Je ne renie pourtant aucun de ces traits, consubstantiels à la liberté vers laquelle je me tends.

Thursday, July 09, 2009

Humeur du jour


Ce n'est pas la grande forme en ce moment, j'ai eu quelques heurts avec Fitz et je suis en pleine phase de sevrage. Je ne dispose hélas pas de méthadone ou équivalent d'où des crises chroniques de manque. Un personnage éponyme dans un roman, la terrible banalité d'une conversation avec un quidam, ou l'insensibilité généralisée à la poésie, autant de détails qui attisent ce manque et entraînent un comportement erratique.

Mon addiction au lyrisme surjoué m'a conduit sous des cieux tortueux que je regrette parfois, ma relation avec mes contemporains devenant un nœud gordien dès lors que les contacts dépassent une triviale convivialité. J'ai cependant la faiblesse d'exiger un semblant de proximité dans ces cas-là et dont l'absence m'irrite. Bien qu'idéale ou idéalisée, la réciprocité reste une valeur fondamentale, jauge de la qualité d'une relation.

En outre, l'esprit humain est suffisamment tortueux pour produire des états d'âme que je doute constamment des émotions qui peuvent me secouer, vu le peu de recul que j'ai quant à moi-même. Il devient alors difficile d'élaborer des plans d'action pour cadrer ces émotions tant ces dernières évoluent.

Je pense qu'une immersion d'un mois dans la bonhomie étasunienne (un néologisme particulièrement affreux) saura favoriser une prise de distance par rapport aux récents troubles. Et pourquoi pas des articles plus divertissants.

Tuesday, June 02, 2009

L'insurrection qui vient



Depuis l'interview de l'éditeur Eric Hazan à Arrêt sur Images, j'avais l'intention de lire l'insurrection qui vient, un essai qui a porté à la lumière une idéologie discrète du paysage politique français. La récente diatribe de Julien Coupat dans le Monde a fait briller plus encore la flamme de ce court ouvrage de telle sorte que j'ai n'ai pu éviter son acquisition.

L'articulation est simple : la déchéance d'une civilisation peinte à travers sept cercles (l'individu, la société, le travail, la métropole, l'économie et l'environnement qui forment la civilisation) qui appelle au regroupement et à l'insurrection.

J'ai retrouvé avec plaisir la hargne désespérée qui suinte de certains blogs d'extrême-droite dont le style élancé conduit à pardonner le propos. Il y a un lyrisme chez un auteur convaincu de sombrer qui caractérise le chant du cygne d'une époque. Je suis rentré en communion avec la soif d'absolu de ce comité invisible, qui se prétend l'écho de "ce qui se murmure aux tables des bars, derrière la porte close des chambres à coucher". En réalité, le propos ici est construit et bien loin des poncifs populaires, la plume traduit des thèses bien loin d'avoir été composées dans des bistrots.

Lors d'une récente retraite, je réfléchissais sur la notion d'identité et de rapport à l'autre. J'ai trouvé dans ce livre une définition de la société qui m'a plu : "Si 'la société' n'était pas devenue cette abstraction définitive, elle désignerait l'ensemble des béquilles existentielles que l'on me tend pour me permettre de me traîner encore, l'ensemble des dépendances que j'ai contractées pour prix de mon identité". Il souligne la personnalisation de masse en contradiction avec l'apparente individualité de chacun : par le biais d'un relativisme honteux, toute expérience est bonne à prendre, la norme nous interdit de juger l'autre car finalement il n'existe pas de référentiel commun, pas de valeurs transcendantes ; ne subsiste que cet axiome de guimauve selon lequel "tout se vaut".

"Contrairement à ce que l'on nous raconte depuis l'enfance, l'intelligence, ce n'est pas de savoir s'adapter - ou si c'est une intelligence, c'est celle des esclaves. Notre inadaptation, notre fatigue ne sont des problèmes que du point de vue de ce qui veut nous soumettre." Pour le comité invisible, la culture de l'individuel permet de briser les mouvements de masse en anéantissant les liens interpersonnels, en flattant le Moi à grâce au divertissement et à la consommation.

Je rejoins cette thèse dans la mesure où la quête de soi est à double tranchant : elle conduit à la sagesse mais porte le germe de l'asociabilité. Que de fois je m'efforce de lutter contre la misanthropie aride que j'entends poindre ! S'il n'y a qu'une radicalité à retenir de cet essai, c'est l'appel pressant à composer ces communes, entités autonomes et autarciques, un nouveau modèle de société :

"La commune, c'est ce qui se passe quand des êtres se trouvent, s'entendent et décident de cheminer ensemble. La commune, c'est peut-être ce qui se décide au moment où il serait d'usage de se séparer. C'est la joie de la rencontre qui survit à son étouffement de rigueur. [...] Des communes qui ne se définiraient pas - comme le font généralement des collectifs - par un dedans et un dehors, mais par la densité des liens en leur sein. Non par les personnes qui les composent, mais par l'esprit qui les anime."

Le seul détail fâcheux, regrettable, c'est que l'étape suivante reste l'insurrection, dont la radicalité et la violence ont le nauséabond d'un cadavre d'enfant mort-né : l'immaturité juvénile en décomposition. Je ne crois pas que la lutte doive s'incarner, se concrétiser dans la guérilla urbaine. Au contraire, le combat le plus ardu reste la prise de conscience que la transcendance est nécessaire, autant que faire fléchir tout ce qui nous asservit.

Thursday, May 28, 2009

Ambiguïtés



Des jours durant, je me construis une nouvelle figure, je tente de sculpter une matière par trop friable et il suffit d'une parole, un fragment de conversation, pour instiller le venin de la jalousie. Le derme, que je pensais ferme, révèle l'hypersensibilité qui me caractérise et la plaie, mise à nu, se remet à suinter. L'envie dévore toute conscience à travers cette voix étrangère à nous deux, avons-nous d'ailleurs jamais été deux. Tentation de l'évasion médicamenteuse, salvation christique du psychotrope. C'est une amertume rance, la douleur lancinante de ne pas être aimé.

Sunday, May 24, 2009

Ilarie Voronca

En ce moment, je réfléchis pas mal sur la notion de trace à laisser, sur la nécessaire réussite sociale, professionnelle, familiale, sur la reconnaissance de mes contemporains. J'avais déjà trouvé dans un texte de Michaux un positionnement sur cette question.

Comme il m'est arrivé de le partager, je ne parviens pas à me voir drapé de la gloriole que d'autres attendent avidement. Je n'arrive pas à me convaincre qu'il me faut être un gagnant, surtout dans une société dont j'exècre les canons.

Je préfère laisser s'exprimer Voronca, poète roumain que j'ai découvert sur l'excellent site qu'est Esprits Nomades. Les jours où notre suffisance se détache, où l'orgueil se fait entendre, des vers à lire, relire et relire encore.

Sous la lumière rouge de la lune


L’enfant dépossédé erre nu et seul dans la rue.
Ce n’est plus un enfant maintenant. Il ne se rappelle plus
ce qu’il est venu faire dans ce quartier de la ville qui lui semble
soudain inconnu sous la lumière rouge de la lune.
Perdu entre des millions d’hommes
Leur ressemblant de plus en plus jusqu’à ne plus me reconnaître
Pouvant aussi bien vivre leur destinée qu’eux pourraient vivre la mienne
Avec la faim, le froid inscrits sur le visage
Et quelquefois l’extase hébétée d’un désir satisfait
Ce n’est pas moi qui ai su faire un outil de mon corps
Pour dresser dans la mémoire du monde ma statue
Une montagne, une mer ont suffi pour remplir mes poches
Dans les villes mon ombre a fui craintive dans les égouts
Et quand les promeneurs disaient avec respect :
Cette bâtisse est à un tel et ce carrosse
Est à un tel et ce jardin et cette vallée sont à un tel
Ce n’est pas mon nom que prononçaient leurs lèvres.
Mais moi qui n’ai jamais rien eu
Comment pourrait-on se souvenir de moi ?

Car pour s’en souvenir il faut palper, voir ou entendre
Et que pourrait-on voir, entendre ou palper
Sur quelqu'un qui n’a que son regard
Comme une feuille de nénuphar sur l’eau de son âme paisible.
Il y en a certes qui font des actions méritoires
Des capitaines qui conduisent des hommes au combat
Et si un seul parmi ceux-ci échappe à la mort
Il porte témoignage pour la vaillance du chef
Il y en a qui demandent des sacrifices aux foules
“Que chacun, disent-ils, fasse son devoir
Et qu’il se contente d’un salaire minime”
Ceux-là on les nomme bâtisseurs d’avenir.
Leur pouvoir est grandi non seulement des bêtes, des machines et des pierres
Mais des hommes aussi qui font partie de leur avoir.
Pour avoir une identité, il ne suffit pas
De posséder deux bras, deux jambes, deux yeux, un nez, une bouche
Il faut que quelque chose qui est en dehors de vous, vous appartienne
Une terre, une maison, une forêt, une usine
Ne serait-ce qu’une petite échoppe de cordonnier
Une écurie de courses, ce serait parfait mais il ne faut pas viser trop haut
Un troupeau de brebis ou même quelques volailles
Feraient très bien l’affaire

Car l’homme avec ses angoisses et ses soifs d’infini est si peu de choses
Que pour qu’il puisse susciter l’estime
Il doit s’adjoindre quelque bête ou quelque pierre inerte
S’entourer de l’autorité d’une grange ou d’une carrière de sable
Alors ceux qui le croisent voient autour de lui
Les murs de sa demeure, le souffle de ses buffles
Alors sa figure s’augmente de tout ce qu’il possède
Et les hommes s’en souviennent
Mais moi pour la gloire de qui
Ni bêtes, ni gens n’ont travaillé
Je suis passé sans laisser de traces
Nulle empreinte ne ressemble à celle de mon pas
Mes initiales ne sont gravées ni sur l’écorce des arbres
Ni sur les croupes du bétail.

Ah ! j’ai peut-être été entraîné dans ce passage terrestre
Comme un qui se trouve involontairement mêlé
A quelque histoire honteuse
Il valait mieux que je fusse méconnu
Que personne ne puisse dire :
“Il était comme cela !”
Non rien de particulier dans le visage
Je n’ai été ni champion de force ni chanteur, ni meneur d’hommes
Quelle chance d’être passé inaperçu
Et quand les juges chercheront les noms
Ils ne trouveront le mien ni dans les cadastres des mairies
Ni parmi les titulaires de chèques, ni parmi les porteurs de titres
Non, pas même sur une croix ou sur un morceau de pierre
Quelque part se mêlant aux blancheurs d’un ciel bas
Mes os seront pareils aux herbes arrachées.

Ilarie Voronca

Saturday, May 23, 2009

Voyages (suite)

A travers nos vagabondages, s'il n'y avait qu'une seule à chose craindre, ce serait d'avoir échoué à trouver ce ressort qui nous anime et de faire le constat suivant.

La ville

Tu as dis : « J’irai vers un autre pays, j’irai vers un autre rivage,
pour trouver une autre ville bien meilleure que celle-ci.
Quoique je fasse, tout est condamné à tourner mal
et mon cœur – comme celui d’un mort - gît enterré.
Jusqu’à quand pourrais-je laisser mon esprit se déliter en ce lieu ?
D’où que je me tourne, d’où que je regarde
je ne vois que les sombres ruines de ma vie, ici,
là où j’ai passé tant d’années, gâchant ma vie, détruisant ma vie.

Tu ne trouveras point d’autre pays, tu ne trouveras point d’autre rivage.
Cette ville te poursuivra toujours.
Tu traîneras dans les mêmes rues, tu vieilliras dans les mêmes les quartiers, et grisonneras dans mêmes maisons.
Toujours tu termineras ta course dans cette ville. N’espère point autre chose ;
il n’y a aucun bateau pour toi, il n’y a aucune route.
Maintenant que tu as dévasté ta vie ici, dans ce petit coin perdu,
tu l’as détruite partout dans le monde.

Constantin Cavafy (1910)

Voyages



Dans mon entourage, la mode est aux tours du monde. Untel quittera son poste pour couvrir de sueur sa chemise au soleil du Brésil, un autre traversera le continent asiatique, en errance, non sans conserver son pragmatisme légendaire qui le conduira dans le trafic lamentable de cartes étudiantes produites à Bangkok. A des heures où mon cerveau n'était encore embrumé de fumées, j'ai parfois été le témoin, lors de soirée avec des contemporains, de leur envie d'un congé sabbatique à travers le monde, souvent dans les quelques années qui suivaient leur entrée dans la vie professionnelle.

Quand je les questionnais sur cette nécessité soudaine, je recevais rarement une réponse qui me satisfît. Je mets de côté les imbéciles qui ont une envie de voyager comme d'autres de manager, ainsi que ceux qui ont le désir, tout à fait légitime, de farniente.

"Découvrir une autre culture, se trouver dans un contexte inédit, chercher un sens à cette course effrénée qu'est notre existence" étaient les retours les plus élaborés. J'ai remarqué que la notion de connaissance était une motivation qui revenait souvent dans leur discours : connaissance de soi, connaissance du monde. Comme s'il fallait obligatoirement franchir un poste de douane pour prétendre à atteindre une vérité inconnue. Jadis un luxe, le voyage est une norme.

Cela m'a rappelé l'arrogance des étudiants revenus d'Erasmus qui regardaient avec condescendance leurs pairs parce qu'ils n'avaient pas quitté le sol français, des incultes car ils ne s'étaient pas frottés au Monde.

Je suis dubitatif quant au pouvoir du voyage d'ouvrir des yeux que la médiocrité et le manque d'ouverture ont scellés : l'argument de la connaissance ou de l'apprentissage n'est pas valide selon moi. La démocratisation des billets d'avion et la faim irrépressible de toujours plus de nouveauté ont banalisé les déplacements touristiques mais l'accès à la culture est en chute libre. Le quidam croit s'être instruit et consulte des gigaoctets de photographies alors que sa bibliothèque, quand il en a une, crie famine.

Cette soif de découverte est le cache-misère de l'inculture de plus en plus flagrante de franges de la société qui cherchent ailleurs des vérités bien plus locales. Ai-je besoin de contracter la tourista à Marrakech pour comprendre la portée de ma vie ? En vérité, la parole la plus sage d'une quelconque tribu exotique résonnera en vain dans le désert intime de quiconque cherche à n'apprendre qu'en voyageant.

A ce besoin incessant de bouger, j'ai envie d'opposer un éloge du statisme. La quête de soi trouvera un terreau riche pour s'épanouir dès lors que l'esprit aura été dans des dispositions adéquates : quelques pas sur le chemin de l'introspection valent tous les road trips imaginables. Le voyage intérieur réserve quantité de découvertes, chaque jour plus surprenantes.

Et si d'aventure le voyageur immobile craignait de se confronter à sa propre aridité, la Littérature est assez riche pour le pourvoir d'expériences psychologiques, philosophiques, ethnologiques et bien d'autres, de nourrir ses réflexions métaphysiques. Chacun porte en lui des parcelles de l'Âtman, une conscience de soi, une invitation à l'ataraxie que ne remplacera nul voyage.

source de l'illustration

Thursday, May 14, 2009

Souffrances

©Jock Sturges


Ces dernières semaines, la solitude aidant, ont été prodigues en réflexions et autres introspections, jusqu'à ce qu'un événement en interrompe le cours, les douleurs aigües d'un calcul rénal.

D'abord, le prélude, des courbatures en pointillé sous fond de légère gêne. Absorbé dans ses tâches quotidiennes, le corps ne remarque qu'à peine ces prémices. Ce n'est que lorsque l'inconfort va crescendo en donnant le ton à des sensations de pincement en pizzicato que je prends lentement conscience de ces atteintes puis les néglige, comme face à des morsures passables d'insectes. Commence alors un autre mouvement, un largo mezzo forte qui culmine vers une note perchée, l'impression d'un pointe acérée qui s'immisce dans mon rein droit. Le monde extérieur se voile l'espace d'un instant, je ne perçois plus que la douleur, blanche, froide.

Je change de position, les intonations se font plus graves, je pense pouvoir sentir le moindre de mes muscles, la pointe s'est retirée. Je tente d'ordonner mes esprits alors que la douleur resurgit, plus intense, plus concentrée qu'auparavant. Ma bouche goûte une saveur amère, celle du sang tandis que mes oreilles bourdonnent. Le tout s'assemble en une symphonie synesthésique, dissonante. Peu importent le lieu, les gens aux alentours, la retenue de convention, rien n'existe plus que cette souffrance obsédante.

La sensation première cède à une panique latente : ressac après ressac, atteindre un zénith insupportable, n'être que douleur. Je tourne dans mon appartement, je cours, je me mords la langue pour qu'une peine en éclipse une autre, en vain. Reptilienne, la pointe s'immisce et se diffuse, je me vois comme un nerf géant, excité à l'extrême.

Mon rapport au temps s'infléchit et les images de la voiture qui me conduit aux urgences, de l'infirmière à qui j'ânonne mes symptômes, du médecin que j'ignore, ne s'impriment pas sur ma rétine. Le temps s'est immobilisé, sourd.

Jusqu'à ce que l'aiguille salvatrice inonde brutalement mes veines de morphine, amorçant ainsi la paix tant attendue, l'appel du néant, l'effacement de mon corps et de mes sensations. N'être rien, une ligne fine sur un encéphalogramme, le cadavre d'une grenouille qui porte les stigmates du courant électrique qui l'avait jadis traversé.

Wednesday, May 13, 2009

Recherche d'emploi en temps de crise

Un faux documentaire assez bien joué.



Tuesday, May 05, 2009

Ressenti récemment

Désirs (1904)

Ils ne sont que beaux corps morts avant que d’être devenus adultes,
déposés tristement dans un magnifique mausolée
des roses sur la tête, du jasmin aux pieds,
Ainsi sont les désirs qui passèrent
sans avoir pu être satisfait,
sans avoir connu une seule nuit de plaisir, ou des matins radieux.


Constantin Cavafy

Saturday, May 02, 2009

Apaisements artificiels

De récents incidents m'ont amené à vivre sous le prisme d'opiacés divers, et je ne puis que mieux comprendre la tentation de rester sous leur influence. Cela fait deux soirs que de la morphine inonde mes veines tandis que mes journées s'éclairent à l'oxycodone. Je me sens apaisé, je ne perçois ni atteinte physique ou émotive, calfeutré dans une cellule chimique que je façonne selon mes envies. Alors que je cède si facilement aux sirènes de mes états d'âme, je reste depuis impassible, comme emmuré vivant. L'indigence des programmes télévisés américains ne m'a pas plus troublé. Le calme ne me quitte plus.

Malheureusement, cet état n'est que provisoire et à terme, ces béquilles pharmaceutiques ne suffisent à assurer l'ataraxie à laquelle j'aspire.

En attendant, j'ai une boîte de Vicodin à finir...

Tuesday, February 10, 2009

Humeur du jour

Le moral est plutôt bon en ce moment. Ainsi que je l'avais prévu, ce séjour au Liban s'avère assez salutaire : je suis en plein sevrage d'internet et je suis contraint à lire tant les affinités que je partage avec mes collègues libanais sont limitées (un peu comme eux, quoi).

Imaginez-vous un endroit où tout balance entre une misère certaine et le clinquant de la jeunesse dorée beyrouthine. Tout cela me donne un rythme de vie quasi monacal, à supposer que les moines passent des nuits blanches dans des cafés à lire et réfléchir. En tout cas, je suis sûr qu'ils ne boivent pas de mojitos. Quoique.

Là, je prends le temps de finir des livres entamés il y a longtemps et je m'en satisfait. Je m'étonne que dans un contexte autre et sans doute avec plus de maturité, je parviens m'imprégner différemment d'ouvrages comme le Loup des steppes de Hesse.

Je tire de cette première semaine ici la sérénité qui me manquait depuis un moment. Je peux à loisir travailler sur moi et je me sens mieux.

Pourvu que ça dure !

Friday, February 06, 2009

Le Mickael Vendetta de la droite

J'ai une admiration toute particulière pour ces personnes qui ont la capacité d'obstruer leur regard avec un filtre de distorsion de la réalité qui donne des accents criant de vérité à des paroles dénuées de sens. Mickael Vendetta en est, j'ai trouvé depuis le blog de CSP un nouveau candidat dans la vidéo ci-dessous.

Esbrouffe

Depuis une semaine, je retrouve à Beyrouth des marques que j'ai laissées depuis quelques années déjà. Ma relation avec ce pays est teintée d'ambiguïté, je ne parviens à dessiner des lignes claires dans mon appréciation d'une culture, d'un peuple qui parfois me répugne ou me fascine.

L'image qui va suivre est celle qui m'a tout de suite marqué car elle touche un sujet auquel je suis particulièrement sensible. Il va de soi que ce pays ne saurait se résumer à cela.

Le trait avec lequel j'ai le plus de mal est cette obsession pour la représentation. La théâtralité ici n'est pas un vain mot que chaque classe de cette société cultive en art, presque une performance. Chacun semble converger vers un idéal clinquant, où rien n'existe hors de la lumière. Un festival de Ray-Ban, de voitures allemandes, de marques textiles italiennes, où l'accumulation est gage d'élégance. Si ce pays avait rayonné plus récemment, le baroque serait né ici.

Peu importe le niveau de vie, les contrefaçons permettent au quidam de singer les stars de cinéma américaines ou de porter du Gucci siglé Armani. Il est de bon ton d'avoir du personnel philippin et dans le quartier miteux dans lequel je vis, il n'est pas rare de voire des bonnes accompagner une maîtresse dont le niveau de vie n'est guère plus élevé. Nul ne verra pour le ménage, sauf exception, d'autres immigrés que des africains, généralement des Soudanais, de telle sorte que l'origine ethnique conditionne ici les tâches. Tout cela contribue à l'organisation lisse d'une société avec pour but, un idéal superficiel, et pour cadre, un paradigme assez raciste.

Une fois que l'oeil occidental s'est habitué à l'étincelant lyrisme libanais, il lui reste une image sure. Un point de vue est d'autant plus facile dès lors qu'il est extérieur mais je n'ai, hélas, pas de difficulté à trouver un équivalent, certes moins explicite, dans la société française. Ce changement de perspective donne un relief différent à des travers qu'il est si facile de gommer par habitude. Bref, de quoi nourrir ses réflexions.

Si quelqu'un souhaitait guérir son matérialisme ou son peu de goût pour le transcendant, je lui conseillerais de se confronter ici à une réflexion amplifiée de ses propres contradictions, peut-être est-ce la meilleure des thérapies.

Monday, January 26, 2009

Humeur du jour


Je suis plus calme en ce moment. Les psychotropes ont vu leurs quantités diminuer, mon pharmacien et mon dealer sont en pleurs. Je retrouve une espèce de calme que j'avais perdu depuis plusieurs semaines. Le sommeil qui me faisait défaut daigne me rejoindre, j'aurais presque envie de faire du sport.

J'ai cette impression que mon moral suit les vagues et ressacs de mon instabilité, comme si, après avoir connu l'accalmie, je me devais de retrouver ces gouffres familiers. La paix intérieure a cela d'insoutenable qu'elle anesthésie mon émotivité et me rend moins perméable à la fragilité de l'extérieur. Que je sois dans la béatitude ou la quête de damnation, je ressens un manque et une envie de basculer dans l'état opposé. Pourtant, chaque postulation comporte une constante majeure, la soif de cultiver une certaine contemplation.

Je viens de finir Crack de Tristan Jordis, qui décrit une poignée de mois à la Goutte d'Or, à fréquenter les toxicos de la Porte de la Chapelle. J'en sors mitigé, partagé entre l'intérêt pour une expérience radicale et finalement la platitude qui se dégage à son récit. Il me faudra parcourir à nouveau ce livre pour y trouver le peu de sagesse que délivrent ces junkies à bout de souffle. L'ouvrage est sans doute trop long, la banalité de ces vies étouffe le ressort qui les meut, la recherche de leur caillou, une obsession qui leur est signifiante. Dans ces corps se mutilant pour retrouver l'effet de la première fois, la démarche esthétique aurait pu poindre. Elle s'est hélas masquée sous la narration accablante de la misère banale de ces gens-là, entre bassesses et futilités, finalement un trait commun avec cette société qu'ils conspuent, le sordide immobilisme du quotidien.