
La journée avait été éreintante : les problèmes techniques s'amoncelaient depuis la matinée, et avec eux croissait la colère du client. Les gens détestent les contrastes ; le lundi se doit de conserver les traces de la langueur du week-end et aucune difficulté ne peut percer. En particulier aux États-Unis où l'
entertainment est une valeur primordiale : on pardonnera toutes les erreurs tant qu'un minimum de divertissement persiste. Si ce n'est plus le cas, tu en paieras les conséquences.
Aujourd'hui avait apporté son lot de désillusions à ces américains et ils nous avaient laissé entendre leur insatisfaction. Au lieu de noyer nos rancœurs dans un quelconque brevage malté, je proposai de dîner dans un restaurant thaïlandais. Mon karma devait être particulièrement sale ce jour-là car mon établissement favori était fermé et nous rabattîmes vers Thai Jasmine, un bouiboui de quartier.
De ma vie, je n'avais partagé pareille expérience. La salle vide, les rideaux sales et l'odeur putride qui y règnaient auraient du me mettre la puce à l'oreille. Sans cela, le patron/serveur/cuisinier à l'aspect peu ragoûtant m'auraient alerté. Cependant, nous nous êtions déjà engagé à l'intérieur du restaurant, dont les portes auraient du se fermer dans un grincement, en adéquation avec ce que nous allions trouver.
C'est lorsque je tentais d'ajuster mes lunettes que je remarquai que le bras, que je souhaitais soulever, était toujours fixé à la table. La saleté l'y tenait collé, ce qui m'arracha un cri de surprise. Le serveur arriva alors, vêtu d'un polo millénaire, constellé de taches verdâtres, et dont les traits rappelaient un bouledogue après un lifting bon marché.
Courageux, je lui commandai un tom yam kung et un som tam aux crevettes, non sans répéter chacun de mes mots, nos accents étant visiblement en opposition de phase. Quelques minutes après, il déposa un bol d'eau pimentée où surnageaient trois champignons et deux crevettes qui me rappelait plus une flaque d'eau croupie qu'une soupe.
Je m'abandonnais dans ma contemplation de ce plat lorsqu'un mouvement subreptice attira mon regard. Sur le comptoir qui avait soutenu un instant plus tôt mon bol se trouvait un délicieux cafard, les antennes alertes. Il ne nous fallu pas longtemps pour constater que les tables autour de nous étaient devenues le terrain de jeu de ces blattoptères, dont la principale activité semblait de déambuler autour de nous, avec la nonchalance d'un croquemort un soir de canicule.
Je me détournai de mon ersatz de soupe quand le plat principal arriva : la fameuse salade de papaye, célèbre pour sa fraîcheur et la subtilité de ses arômes. Au lieu de quoi, je fis face à un monticule de légumes fatigués et à l'odeur douteuse. Autour de nous gravitaient les cancrelats.
Mon estomac se crispait à leur vue et je ne parvenais pas avaler cette nourriture qui me dégoûtait de plus en plus. Même l'eau avait une saveur rance. Je rendis les armes et poussai l'assiette loin de moi, tandis que mes collègues sombraient dans une paranoïa sourde.
"Too spicy?" me demanda le serveur en observant mon assiette pleine. C'est alors qu'un mécanisme induit par des années d'éducation se mit en marche. Malgré les vexations de la journée, la frustration d'un repas immonde et la fatigue, je me vis répondre d'un ton gêné que je n'avais simplement plus faim. Était-ce la pitié pour le serveur ? Je ne fis aucun autre commentaire. Le Surmoi avait encore frappé.
J'ai quitté le restaurant, furieux contre moi-même. La conscience de soi avait un goût étrange ce jour-là.